1. La visite d’Alain Madelin au salon du Sicob à Paris

Que vient faire Madelin dans ce récit relatant mes soucis de créateur d’entreprise ? Eh bien, parce qu’elle révèle par le vécu le manque de sérieux de nos politiciens, notre « élite » portée au pouvoir par des élections « démocratiques », et que ce livre va étudier ce paradoxe de très près dans les chapitres suivants. Je l’ai rencontré deux fois dans le cadre de ma vie professionnelle et j’en ai un souvenir …ému ! C’est tout de même notre « Ministre de l’Industrie », un personnage important choisi par notre Président de la République pour soutenir l’innovation française ! En 1996, encore naïf… je crois qu’un ministre est choisi pour sa compétence et qu’il est sincèrement désireux de faire des réformes intelligentes. Aujourd’hui, j’ai vieilli…

Grâce à ma fracassante entrée dans l’Intelligence Artificielle avec le système expert « Joséphine » de la Banque de Bretagne, j’ai obtenu commande de l’ANCE (l’Agence Nationale pour la Création d’Entreprises). Il s’agit de développer un système expert « conversationnel » d’aide aux créateurs d’entreprises, baptisé « Créatest ». Mon interlocuteur à l’ANCE, celui que je cuisinais pour mettre sa connaissance dans le logiciel, s’appelle Patrick Sybille. Le système expert doit être capable de dialoguer longuement avec le candidat créateur d’entreprise en direct, sans l’aide d’un manipulateur comme c’est le cas pour Joséphine.  Créatest est terminé en 1988 et, là encore, c’est une réussite et le client est content. Il se vend 7 500 F (1 100 €). Pour en assurer la promotion, Patrick Sybille a réservé un stand au salon informatique du « Sicob » à la Défense. Il m’invite à le rejoindre pour voir son stand. Pendant que j’y suis en sa compagnie, quelqu’un vient tout excité pour l’informer que le Ministre Alain Madelin va passer sur son stand, avec une cohorte de journalistes. Je suis tout heureux de cette opportunité. Mais M. Sybille, lui, est catastrophé ! « Très mauvais pour nous, me dit-il ! Il veut la mort de l’ANCE, alors il va s’arranger pour que le logiciel plante ! » Je tente de le rassurer en lui disant que notre logiciel fonctionne très bien et que je ne vois comment il pourrait le planter. Mais ça ne le rassure pas… Son inquiétude m’intrigue.

Je vois alors arriver notre Ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Tourisme, une grosse pointure entourée d’un aréopage de personnalités froufroutantes et de photographes. Pour moi, en cet instant, c’est encore un homme respectable, un allié même puisque son rôle officiel est de favoriser le développement économique de notre pays. Il ne peut que s’intéresser à cette Intelligence Artificielle révolutionnaire et française qui permet aux ordinateurs de raisonner et de dialoguer avec des candidats à la création d’entreprise. M. Sybille, très calme, lui fait une démonstration. M. Madelin, cassant, le coupe : « Puisque c’est si simple et si intelligent, je peux l’essayer moi-même ? » M. Sybille n’a pas d’autre choix que de s’exécuter… De toute façon, c’est simple : pour faire avancer le dialogue  il suffit de sélectionner la réponse choisie avec les flèches du clavier puis de valider avec la touche « Entrée ». Un nourrisson y arriverait. Je suis curieux de voir ce qu’un Ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Tourisme va inventer pour vérifier la qualité du logiciel… Il approche ses mains du clavier, sélectionne une réponse, valide et …ça marche ! Il tape alors plus vite, n’importe quoi. Mais ça marche toujours. Alors, énervé, devant tout le monde, il écrase le clavier du plat de la main pour bien enfoncer plusieurs touches à la fois ! Puis il la fait glisser sur l’ensemble du clavier, tel un âne assis sur les touches d’un piano et s’y grattant les fesses. Incrédule, je lui dis : « Pas comme ça, Monsieur ! Il faut sélectionner « Oui » ou « Non » ! ». Mais il continue à écraser le clavier, comme s’il attendait un tilt. Alors, je lui prends la main, je l’ôte du clavier et la pose sur la table à côté… Il se laisse faire sans rien dire. Je lui montre alors comment poursuivre le dialogue. Soudain, il détourne la tête, se redresse et s’en va suivi de sa cohorte, sans un mot. Fuite dérisoire… Maman, est-ce que ça pense un politicien ? Il y a aussi des neurones dans leur crâne ? Non, mon chéri, pas dans leur crâne…

Patrick Sybille avait bien raison de s’attendre à un coup de Jarnac ! Ce ministre est si prévisible et stupide que tout le monde à l’ANCE s’attendait à ce genre de manœuvre déloyale. Et il ne les a pas déçus. Jamais je n’aurais imaginé que quelqu’un d’aussi important puisse se comporter de façon aussi irresponsable et qu’il puisse s’en aller sans une pirouette, un mot d’excuse ou d’humour pour se faire pardonner sa brutalité publique contre un clavier d’ordinateur, dans le « Salon de l’Informatique, de la Communication et de l’Organisation du Bureau » (SICOB).

 

2. Meeting Madelin à Nantes, ou comment un ministre peut afficher publiquement son incompétence et son  irresponsabilité

Quelques années après, le dénommé Madelin organise un dîner-débat à Nantes, sur le thème des réformes nécessaires de l’État et des dispositifs à mettre en œuvre en faveur des entreprises et de l’innovation. Ce sujet me passionne, bien entendu… Je m’y rends avec mon épouse. Mais je n’oublie pas mon expérience avec lui au Sicob et je compte bien cette fois-ci ne pas rater l’occasion de le contredire publiquement s’il déconne une nouvelle fois. Une fois tout le monde bien installé dans la salle, Madelin commence son speech. Le début me séduit. Il a parfaitement compris tout ce qui cloche en France : excès d’impôts, excès d’État, structures rigides et sclérosées, trop de pouvoirs sans contrôles, injustice, incompétence économique de nos élites (plus tard, c’est ce que répétera Nicolas Sarkozy pour se faire élire…). Une fois qu’il a longuement établi le constat, j’attends fébrilement ses suggestions de réformes. Il commence par émettre quelques idées sur des points particuliers, il propose de monter un taux par ici, d’en baisser un autre par là, de donner plus de pouvoir à l’un tout en en retirant à l’autre… Que des cautères sur jambes de bois ! Je n’en reviens pas qu’un homme qui occupe 100 % de son temps à faire de la politique, qui est ministre, entouré d’économistes, qui nous a invités à l’entendre sur un sujet choisi par lui, qui a parfaitement diagnostiqué le mal français, n’ait pas trouvé la solution évidente qui traîne partout depuis un demi-siècle : la réduction du nombre de fonctionnaires, laquelle entraine mathématiquement la réduction des impôts et la relance de notre économie… A la fin de son discours, il demande si quelqu’un a une première question à poser. Silence dans la salle… Alors, je profite de l’occasion pour lever le doigt. On s’empresse de me passer un micro. Je prends la parole. Je m’étonne que, jamais, dans son discours, après avoir bien vu le mal dont la France souffre, il n’ait proposé la solution évidente : réduire le nombre de fonctionnaires. Je lui décris longuement les réformes évidentes qu’implique le diagnostic qu’il a fait lui même. En somme, je viens sans bafouiller de refaire la 2ème partie de son discours à sa place… Pendant que je parle, je le regarde pour voir ses réactions. Il n’a pas l’air choqué du tout de ma longue critique ! Il sourit même béatement. Quand j’ai fini, il reprend la parole et le micro pour me répondre. Et, là encore, il me scie : devant toute l’assistance, froidement, il glose de tout autre chose ! Il ne répond à rien de ce que je viens de dire. Il noie le poisson. Il ne parle même pas ma suggestion de réduire le nombre de fonctionnaires ! Son speech terminé il se tourne vers moi et me demande aimablement : « Ai-je bien répondu à votre question ? ». Un culot pareil, ça vaut son pesant d’or ! Furieux, de la tête je lui réponds « Non»… Tout surpris, il se retourne alors carrément vers l’autre côté de la salle : « Questions suivantes ? » et je n’existe plus… Étonné, je constate alors que personne ne réagit à ce que je viens d’exposer longuement. C’est comme si je n’avais rien dit. Le « débat » demeure très politiquement correct et se révèle d’une affligeante banalité. Peut-être suis-je par erreur à un meeting de sympathisants de Madelin ? Ou dans un meeting réservé aux …fonctionnaires ? Oups !

Quand un système démocratique aboutit à l’élection de tels antidémocrates, c’est qu’il y a quelque chose de pourri quelque part. Nous allons étudier cette question dans les prochains chapitres.

Finalement, fin 1988, j’ai des ennemis partout à Nantes et aucun soutien à espérer à Paris du côté du Ministère de l’Industrie… 

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