1. La tromperie des marchés d’Etat…

Le BOAMP, Bulletin Officiel des Appels d’offres de Marchés Publics, est un organe de presse public recensant les appels d’offres des administrations et entreprises publiques. Il est destiné à éviter que les administrations trichent en sélectionnant toujours les mêmes fournisseurs… En effet, il est de notoriété « publique » que les appels d’offres publics sont remportés quasiment toujours par les mêmes gros prestataires alors qu’ils sont faits pour donner leur chance à la concurrence et aux petites entreprises. Pourquoi cette dérive permanente ? Parce qu’un fonctionnaire qui favorise un fournisseur sera remercié par lui d’une façon ou d’une autre… Une des récompenses offertes par l’entreprise au fonctionnaire indélicat, c’est le fameux « pantouflage » : au moment de sa retraite de la fonction publique, qui a lieu scandaleusement tôt chez les fonctionnaires français (45 ou 50 ans !), le fournisseur l’embauche pour le remercier. Le pantouflage est strictement interdit mais, comme par hasard, il se pratique toujours… En 1986, je me suis abonné au BOAMP et, chaque semaine, je parcours la rubrique « Intelligence Artificielle-systèmes experts, mon domaine pour voir si j’y trouve une offre. S’il y en a une, je soumissionne. Eh bien, de toute ma vie professionnelle, jamais je n’ai emporté un appel d’offres public bien qu’étant de très loin le moins cher, le plus efficace, avec de nombreuses références dans le domaine contrairement à mes gros concurrents (Cap Sogeti, Sesa, Syseca entre autres). J’en ai été écœuré au point d’abandonner toute réponse aux appels d’offres. Ce n’est que récemment que j’ai compris que je ne pouvais pas gagner car ce n’est pas dans l’intérêt du fonctionnaire ! Voici deux exemples d’appels d’offres perdus bizarrement…

2. L’ETAS Angers, armement terrestre, filiale du ministère de la défense

L’Etas à Angers est un centre d’essai des matériels de combats terrestres, une filiale de la DGA, donc du Ministère de la Défense. Cette année, ils effectuent de nombreux tests sur la char Leclerc et s’arrachent les cheveux à cause de son manque de fiabilité. J’ai deux produits qui les intéresse : Miao, spécialisé diagnostic de panne et Maïeutica dédié aide au diagnostic en général. Tous les deux fonctionnent par le raisonnement et n’ont pas besoin d’informaticiens pour le développement des logiciels d’aide au diagnostic, ce qui fait gagner beaucoup de temps et surtout rend le résultat beaucoup plus fiable. Je montre au client plusieurs applications déjà réalisées avec ces outils dans des domaines connexes et ils ne doutent pas de l’efficacité de ma technologie. Il est séduit. Mais il me prévient : même s’il préfère ma techno, il y aura un appel d’offres et ce sera le mieux-disant qui l’emportera. A priori ça ne m’inquiète pas ! Ma société est la seule à proposer un outil à la portée des non informaticiens, sa puissance est supérieure à celle de tous ses concurrents et il est de très loin le moins cher. Il ajoute qu’en tout cas il y aura une société qui n’aura pas le marché : Cap Sogeti. Cette société a emporté un précédent marché et a placé à l’Etas des informaticiens en « régie » totalement incompétents selon lui, qui se sont révélés incapables de faire le travail demandé et ont coûté fort cher. Ce seul souvenir le rend fou de rage et il me répète plusieurs fois qu’une chose est sûre, il ne signera pas avec ce prestataire. Je me dis : tant mieux, voilà un concurrent de moins, et je réponds à son appel d’offres. Un mois après, je reçois la réponse : je ne suis pas retenu… Bon, ce sont des choses qui arrivent et je commence à avoir l’habitude.

Par curiosité, je l’appelle pour lui demander pourquoi nous n’avons pas été retenus en dépit de nos avantages flagrants. Il me répond, furieux : « Vous aviez un concurrent qui s’est révélé mieux disant… – Comment ? Un concurrent moins cher et aussi efficace ? – Non. Un concurrent qui a plu à ma direction. – Lequel s’il vous plaît ? – Cap Sogeti » ! Je m’étonne. A mots couverts, il m’explique que c’est la direction de l’Etas qui lui a imposé ce prestataire ! Bien qu’elle soit parfaitement consciente de l’échec de l’an passé. Le voilà reparti, contraint et forcé, pour un an ou deux à supporter un fournisseur qu’il déteste… Et moi, me voilà obligé de compatir avec lui alors que j’ai déjà beaucoup travaillé pour l’Etas, que je me suis beaucoup déplacé, que j’ai rédigé la meilleure proposition possible, tout ça à mes frais, dans un appel d’offres perdu d’avance ! Et cet argent perdu ne me sera jamais remboursé, bien entendu…

3. La DCN Lorient, armement naval, filiale du ministère de la défense

La Dcn à Lorient est une division industrielle de construction navale de nos navires de guerre. Elle fait paraître un appel d’offres pour le développement d’un système expert d’aide à la conception de carènes. Je me dis que ma compétence en conception de systèmes experts devrait  intéresser la Dcn. Je lui adresse donc une belle proposition. Quelques temps après, elle m’adresse un courrier qui me dit que je ne suis pas retenu, comme d’habitude… Et comme toujours sans la moindre explication. Énervé, je téléphone au signataire du courrier pour lui en demander une. Voici nos échanges :

Moi – Je découvre que je n’ai pas été retenu et j’aimerais comprendre pourquoi. De toutes les propositions que vous avez reçues, n’étais-je pas le moins cher et le plus rapide à développer votre système expert ?

Dcn – Oui, Monsieur, mais ça ne nous suffit pas, il faut aussi que la qualité suive et que ça tourne ! C’est un énorme travail que nous demandons !

Moi – Pour la qualité, il suffit de lire les journaux qui parlent de mes systèmes experts en entreprise…

Dcn – Je n’ai jamais rien lu sur votre société…

Moi – OK… Ces articles vous diraient en tout cas que mes systèmes experts sont réalisés en maximum 3 mois. Je suis sûr que mes concurrents, eux, vous font payer des années-homme de développement. Et pourtant je ne suis pas retenu ! Pourquoi ?

Dcn – Parce que, Monsieur, vous savez bien qu’il faut un an minimum pour développer un système expert !

Moi – Mais non, justement… C’est là notre intérêt. Nous ne dépassons pas 3 mois, grâce à notre  logiciel Maïeutica, unique sur le marché. Un mois, c’est d’ailleurs le maximum pour recueillir une expertise humaine et Maïeutica écrit le système expert en même temps…

Dcn – Non, Monsieur, je ne suis pas du tout de votre avis. Il faut au moins un an. En-dessous, ce n’est pas sérieux. Voilà pourquoi vous n’avez pas été retenu.

Moi –   Monsieur ! De la DCN ou de moi, lequel est le spécialiste en IA ? Lequel en fait depuis sept ans non-stop et sait de quoi il parle ? Mettez-moi à l’épreuve pour voir, même sans me payer. Je suis prêt à vous faire un développement de système expert gratuitement pendant une semaine. Vous jugerez bien alors de notre efficacité en si peu de temps.

Dcn (ébranlé par ma proposition et ne sachant comment réagir) – Désolé, Monsieur, le développement à l’essai, ça ne se fait pas chez nous. De toute façon, l’appel d’offres est géré par une société de services informatique importante. Elle a tout un département IA avec une centaine d’ingénieurs informaticiens. Elle va m’en installer une dizaine en « régie ». Je lui fais toute confiance. Elle a bien spécifié qu’il fallait plus d’un an. C’est elle qui a décidé que vous n’êtes pas retenu.

Moi –   Quelle société est-ce ?

Dcn – La société X (une grosse SSII française très bien introduite dans les administrations où elle place ses propres informaticiens en régie : Cap Sogeti, Cisi, Steria ou Syseca, je ne m’en souviens plus).

Moi –   Eh bien, Monsieur, vu votre certitude absolue que ma société ne conviendra pas, vu votre confiance toute aussi absolue envers cette société bien implantée chez vous qui élimine si efficacement ses concurrents les plus dangereux, je parie que c’est elle qui va enlever elle-même le marché. Vous savez que c’est illégal ! La loi interdit que le prestataire qui sélectionne les candidatures des concurrents en fasse partie.

Dcn – Monsieur, vous pensez ce que vous voulez…

En effet, quelques mois après j’apprends que c’est bien la société X qui a finalement été retenue pour développer le système expert ! Elle n’était chargée de l’appel d’offres que pour éliminer tous les candidats sauf elle ! Par la suite, oncques n’entendra plus parler de cette si « énorme » réalisation. Elle a du lamentablement échouer, comme tous les développements IA dans l’administration. Peu importe de toute façon, l’essentiel n’était pas de réussir ! L’essentiel était de gonfler les effectifs – loi de Parkinson oblige – avec des informaticiens en régie. Et cette prestation-là, je ne l’offre pas.

4. La « régie » : loi de Parkinson oblige, une ruse de nos administrations pour gonfler leur personnel en cachette aux dépends du contribuable

L’administration française est friande des fameuses prestations en régie (voir cet article page 109 au début) de nos grosses SSII à l’époque : Cap Sogeti, Sesa, Steria, Syseca, Cisi, Sema, etc. De 1982 à 1986, j’étais Directeur Commercial de la société Cril (Paris), société de services informatiques qui faisait le même travail, je connais donc bien. La régie, c’est l’opposé du forfait où la SSII s’engage à l’avance sur les coûts, les délais et les résultats. C’est la seule prestation sérieuse. La régie, c’est du prêt de personnel pendant des années, c’est le contournement de la loi sur l’intérim qui oblige l’employeur à embaucher l’intérimaire s’il le garde plus de 6 mois, avec la complaisance de l’Inspection du Travail donc de l’État. L’informaticien en régie n’appartient ni à la société qui l’a embauché, où il ne va jamais, ni à la société qui le prend en régie, où il est tout le temps, et il en souffre ! J’en sais quelque chose, j’en ai vendu avant de créer Arcane ! On l’appelle de la « viande »… Quel est donc le mystérieux attrait de la régie pour nos administrations, au point d’y recourir aussi massivement ? Voilà la réponse : elle lui permet d’augmenter son personnel en catimini, sans l’embaucher puisque c’est interdit… Oui, me direz-vous, mais quel est l’intérêt d’augmenter son personnel ? C’est là qu’intervient la fameuse Loi de Parkinson sur laquelle je vais m’étendre par la suite car elle est un des axes autour duquel pivotent nombre de mes ennuis comme ceux de notre pays. Elle énonce que le désir profond du fonctionnaire est d’avoir un maximum de collaborateurs sous ses ordres. Voilà pourquoi les fonctionnaires ne veulent pas de mes solutions : ce sont des outils de productivité, faites pour permettre une augmentation de la production de chacun, donc une réduction des effectifs… Mon offre, c’est le chiffon rouge devant le taureau-fonctionnaire !

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