Mon interdiction de gérer, en même temps qu’elle m’a fait perdre mes investisseurs, m’a obligé à changer complètement de stratégie dans l’espoir de sauver Tree Logic de la faillite. Avec mes associés, nous avons décidé de nous attaquer au marché des entreprises au lieu de celui du grand public prévu initialement. Après une prospection effrénée, j’obtiens commande du centre d’appels B.active, filiale du groupe High Co, un holding financier en pleine expansion. Il s’agit de livrer un centre d’appel complet doté de scripts conversationnels pour guider les opérateurs. Un script, c’est le discours préparé à l’avance qui s’affiche à l’écran quand on est au téléphone avec un client, une sorte de « prompteur » qui avance au fur et à mesure de l’entretien téléphonique avec le client.

C’est la première fois qu’un centre d’appels s’équipe de ma technologie. Elle va permettre aux opérateurs de répondre comme s’ils étaient experts alors qu’ils n’ont pas de connaissance du sujet. La commande concerne aussi mon partenaire nantais la société Hoo, une habituée de ce marché. Son patron, Dominique Bayle, est un autodidacte qui a tout inventé il y a une dizaine d’années dans le domaine de l’informatique centre d’appels. Il a équipé en informatique les 1ers centres d’appels français, lesquels ne s’appelaient pas comme ça à l’époque. Aujourd’hui, il produit même des serveurs vocaux, c’est à dire des ordinateurs qui répondent au téléphone (« pour la hot line, appuyez sur la touche 1 », etc.). B.active réclame à Hoo de livrer une dizaine d’ordinateurs en réseau (placés devant les opérateurs), avec le serveur, la téléphonie, les bureaux cloisonnés et le logiciel de gestion du site, sous …8 jours ! Plus un script conversationnel – là c’est ma partie – déjà installé sur le serveur et destiné à guider les opérateurs pour la campagne commerciale d’un client devant commencer au terme des 8 jours. Plus fort encore, elle impose à Hoo que tout soit installé, câblé, testé et opérationnel en un journée maximum pour ne pas perturber le travail en cours des opérateurs ! Dominique Bayle accepte ce challenge extraordinaire, à la condition que nous soyons payés 50 % à la commande et que nous recevions le solde le soir même de la livraison, si le plateau fonctionne avec tous ses opérateurs comme prévu. Les patrons de B.active acceptent le deal tout en étant persuadés que jamais Hoo ne réussira un tel pari, ce serait trop beau… Nous recevons donc le premier chèque et préparons la livraison de tout le matériel.

A l’heure dite, soit une semaine plus tard, nous débarquons et installons le site commandé, avec le script conversationnel. Le soir, B.active teste et …ça fonctionne ! Une installation aussi innovante et opérationnelle en si peu de temps, c’est sûrement une première mondiale. Enthousiaste, le responsable de B.active, Laurent Gallet, écrit sur nos deux factures : « Bon à payer immédiatement le solde de la facture, pour le Directeur de High Co», il date et signe. Nous portons nos deux factures à la comptabilité de High Co et rentrons chez nous dans l’attente du chèque.

Quelques jours après, je reçois mon chèque. Mais pas Hoo… Or, ce règlement est encore plus important pour Hoo que pour ma société. Lui, il lui a fallu acheter pour le client tout un équipement informatique et du mobilier pour opérateurs. Il s’étonne de ce retard auprès de High Co, qui lui dit que le règlement est gelé ! Lui et moi faisons le forcing pour que High Co honore sa signature, mais en pure perte. A force d’enquêter sur cette bizarre obstruction, je finis par découvrir que la direction de High Co ne digère pas que le patron de B.active ait donné son accord pour un règlement aussi rapide sans passer par la hiérarchie du groupe. Et c’est le fournisseur qui en fait les frais ! On comprendrait ce genre d’attitude de la part d’une administration mais pas de la part d’une société privée.

Pour ne pas honorer sa dette, High Co invente un prétexte tardif : le centre d’appels n’est pas conforme à la demande… Dominique Bayle démontre facilement que le centre d’appels est exactement conforme à la commande écrite formulée par B.active, qu’il a même fourni davantage que demandé et que, de toute façon, il a  une facture signée « bon à payer » du directeur de B.active qui engage la responsabilité de High Co. Je tente de faire fléchir un des directeurs du groupe, il me dit qu’il va réfléchir, mais le lendemain j’apprends qu’il maintient sa position.

High Co est une jeune société qui a eu la chance de disposer au départ d’un capital confortable, qui lui a permis de racheter une dizaines de petites entreprises de conseils. Elle a ainsi grossi trop vite, sans jamais se frotter au marché. Elle est dirigée par des financiers sans expérience du marché. Ils se comportent comme des gougnafiers avec certaines de leurs filiales, et pas seulement avec Hoo… D’ailleurs, dans toute entreprise, la fonction la plus proche de fonctionnaire, c’est financier… Le financier gagne de l’argent le cul vissé sur sa chaise, simplement en plaçant en Bourse l’argent que les autres ont gagné à la sueur de leur front.

High Co se refusant toujours à honorer son contrat, Hoo porte l’affaire devant le juge de référé. Et, là, on retombe dans l’incroyable stupidité et l’incompétence habituelles de la justice française : le juge se déclare incompétent ! Il a pourtant sous les yeux  une facture signée « bon à payer immédiatement », il a la preuve qu’une des deux sociétés ayant livré la prestation – la mienne – a été payée dans discuter ! On est en droit de se demander quand un tel juge voudra bien se sentir « compétent » ! Dominique Bayle est très affecté… Il faut dire qu’en ce moment les affaires sont plus que difficiles. On est en pleine crise dite de « l’éclatement de la bulle Internet », qui provoque partout dans le monde une hécatombe de sociétés informatiques innovantes. Hoo, comme Tree Logic, a beaucoup de mal à trouver de nouveaux clients et à se faire payer. Cette crise est en train d’avoir sa peau, comme elle aura celle de Tree Logic un an plus tard. Cet argent lui est absolument indispensable et ce crétin de juge, qui traite tous les jours ce genre d’affaires, se déclare incompétent, complètement indifférent à la santé de la société Hoo !

Dominique Bayle fait appel, puis il suit l’affaire de loin. En effet, vu sa situation financière, aggravée par le refus de payer de High Co, il a décidé de vendre son entreprise. Hoo, une fois reprise, va perdre à nouveau en « justice », sans qu’on comprenne pourquoi ! C’est vraiment incroyable. Même quand le différend n’oppose que des entreprises privées, la justice française, toujours elle, ne parvient pas à fonctionner avec sérieux.

Qu’est devenu Dominique Bayle, ce petit génie des centres d’appels ?  C’est trop drôle si cela n’était pas si triste : il s’est endetté et est parti dans le Sud-Est près de la mer ouvrir …une boutique de linge de maison ! Voilà où finissent nos petits génies en France, écœurés par notre « justice ». Quand ils ne décident pas de quitter le pays !

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