Jean-Claude Brannelec est un ami, perdu de vue… Pas un ami intime, mais un de ceux que l’on rencontre à des bridges ou chez des amis communs et que je vois chaque année sur la plage à Noirmoutier. C’est quelqu’un de bonne éducation, gentil mais effacé, timide, plutôt timoré. Quand je fais sa connaissance (années 90), il est cadre chez Matra-Harris Semiconductor, une société de micro-électronique. Comme tout le groupe Matra (et l’ensemble des groupes aéronautiques français d’ailleurs), son usine dépend étroitement de l’État pour sa survie. A Nantes, elle a une de réputation de ringardise sur le plan technologique, ce qui est ennuyeux pour un fabricant de puces d’ordinateurs, et survit visiblement à coup de subventions. Ingénieur Télécoms, Jean-Claude ne travaille cependant pas à la production, il est au staff. Je n’en sais pas plus, vu sa discrétion naturelle. Un jour, « Matra réduisant son personnel », il est licencié …pour être aussitôt bombardé Directeur Général Adjoint de la Chambre de Commerce de Nantes ! Un poste de haut-fonctionnaire ! Belle ascension pour un caractère aussi peu ambitieux et le côté politicien de ce poste. Je me disais à l’époque qu’il devait avoir de sacrées relations. Là, il se lie avec une figure locale qui lui permet de faire encore un bond : bien qu’à ma connaissance il soit très loin d’être riche, il achète deux sociétés de réparation de moteurs navals de bateaux de pêche ! Avec 30 ouvriers dans l’une et 60 dans l’autre… Qui plus est un secteur en difficulté. Le voilà devenu patron. Il quitte son poste à la Chambre.

Quand il m’apprend qu’il est devenu patron de deux sociétés, je tombe des nues ! Dans quel guêpier ne s’est-il pas fourré ? Et où a-t-il pu trouver l’argent pour ces acquisitions ? Je me le demande d’autant plus qu’il se refuse à me l’expliquer… Ou ces sociétés sont en difficultés et ne valent rien  – ce qui ne serait pas étonnant vu le secteur – ou on lui a fourni le fric en échange de …quoi ? Ou les deux… Tout de même, voir un quasi-fonctionnaire se retrouver d’un coup de baguette magique à un tel niveau de responsabilité sans préparation, dans un secteur en crise dont il ignore tout et avec si peu d’autorité naturelle, c’est peu commun. Quand je le revois, au bout de quelques mois, je lui demande anxieusement des nouvelles de son nouveau métier. Il me dit que tout roule, qu’il assure totalement, qu’il ne ressent pas la crise… Je tombe des nues ! Au fur et à mesure de nos rencontres par la suite, il répètera sans cesse son leitmotiv : tout roule, je ne connais pas la crise… Étrangement, jamais il ne me parle de lui-même de ses responsabilités toutes neuves, de ses soucis, ni de ses entreprises. Il est même réticent à se confier sur ses deux entreprises. Pourtant, les patrons n’ont en général que leur société à la bouche, il ne faut pas les aiguiller là-dessus, ils sont intarissables ! Alors, c’est moi qui, inlassablement, lui arrache les mots de la bouche. Et la réponse est toujours la même : « Tout roule… Je ne connais pas la crise… » Un jour, puisque tout roule, le voilà élu Président du Medef Nantes ! Bel itinéraire pour un homme effacé. Il ne m’en parle pas, comme d’ailleurs il ne m’a jamais dit qu’il était au Medef. Encore un déficit d’information de sa part. Bizarre, tout ça…

C’est alors que je découvre (avec retard je l’avoue piteusement) que les candidats aux postes de juges au tribunal de commerce sont proposés par le Medef Nantes et par personne d’autre. Les candidatures spontanées, parfaitement légales, sont repoussées. Étant donné que les candidats proposés sont systématiquement élus comme on l’a vu plus haut, on ne peut qu’en déduire que la corruption du tribunal remonte au Medef ! C’est lui qui truande d’abord en ne proposant que le nombre de candidats juste égal aux postes à pourvoir. J’apprends aussi que, si un chef d’entreprise a le malheur de se présenter sans être adoubé par le Medef, les ennuis pleuvent sur lui : pressions, menaces, agressions du genre de celles dont j’ai eu à souffrir moi-même…  Une telle animosité n’incite personne de raisonnable à rester, surtout s’il est vraiment patron avec une entreprise à gérer. Imaginez, je prends un cas au hasard bien entendu (rires), que vous indisposiez un Vercelletto. Vous pourriez vous retrouver interdit de gérer pour 10 ans et voir votre société disparaître dans les poches de vos pires ennemis. Tout ce risque pour en fait perdre du temps dans un tribunal occupé par une majorité de pourris face auxquels on sera toujours minoritaire…

Intrigué par le rôle que Jean-Claude peut bien jouer là-dedans et me disant que, peut-être, je parviendrai à le convaincre de changer les bonnes vieilles habitudes de son association, je prends rendez-vous avec lui. Je le fais « officiellement », c’est à dire en tant que Secrétaire de l’Association des Victimes du tribunal de Commerce de Nantes, pas en tant qu’ami. Et je m’adresse au président du Medef-Nantes et non à l’ami. Il a fort bien compris. Curieusement, ce rendez-vous est difficile à obtenir. Je me souviens bien de l’entretien que j’ai avec lui. Il me donne rendez-vous dans un petit bureau tranquille de Nantes, et non pas dans une de ses entreprises de St Nazaire. Ca me fait un drôle d’effet de rencontrer cet ami effacé appartenant désormais à l’élite triomphante locale moi, l’interdit de gérer, le paria… Je lui expose donc les griefs de mon association contre cette méthode du Medef qui consiste à ne présenter que le nombre de candidats-juges exactement identique au nombre de postes à pourvoir, ce qui ôte tout intérêt à l’élection. D’abord, il ne comprend pas. C’est curieux… C’est fou le nombre de gens réputés normalement intelligents, qui savent à l’avance pourquoi vous êtes là et qui ne comprennent plus une fois qu’on est face à face… Je lui ré-explique donc. Sans hésiter, il conteste immédiatement le rôle du Medef dans la corruption des juges. Il va même jusqu’à suggérer, culotté, que j’ai peut-être mérité mon interdiction de gérer ! Je lui décris donc mon histoire, ce que je n’avais jamais pu faire jusqu’à présent. Mais ce sujet ne semble pas l’intéresser. Apparemment, il n’en a rien à cirer de mes malheurs. Non pas qu’il veuille me le faire sentir. Ma présence l’ennuie, c’est tout… Il ne compatit pas comme un ami le ferait. Je passe donc à l’attaque. Je lui rappelle que cette corruption qu’il ne semble pas voir se déroule sous sa responsabilité de président et que c’est lui, un jour, qui sera poursuivi. Il proteste de sa bonne foi, prétendant qu’il dispose de si peu de candidats-juges spontanés que déjà en trouver le nombre requis, c’est un exploit. Il me faut un temps fou pour lui faire reconnaître que, vu de l’extérieur, une élection où il y a autant de candidats que de postes est une élection truquée. Une élection sans concurrence ne permet pas à l’électeur de sélectionner. Ce n’est pas démocratique. Je lui décris les malheurs des membres de l’Association des Victimes du Tribunal de Commerce, tous causés par des ententes occultes entre juges proposés par le Medef. Il est – légèrement – perturbé… Je sens qu’il ne sait pas comment régler le problème. J’insiste pour qu’il trouve plus de candidats qu’il y a de postes de juges à pourvoir, sinon il n’y aura jamais de justice.Il me dit qu’il va étudier la question… Nous nous quittons sur cette bonne parole. En fait, il ne fera rien. C’est un apparatchik, pas un président.

Quelques temps après, j’apprendrai ce que la Lettre à Lulu raconte parfaitement bien, à savoir que, finalement, tout ne roulait pas si bien pour lui. Faute de commandes, plutôt que de déposer proprement son bilan, il laisse carrément filer le trou financier de ses deux sociétés …jusqu’à 2,4 millions d’Euros. Puis il cherche un repreneur et en trouve un : Maurice Gouézigoux, à qui il bourre le mou en cachant le trou. Le repreneur trompé le découvre rapidement. Un enfant y serait parvenu, mais apparemment Jean-Claude ne l’imagine pas. Il s’est même fait embaucher par le repreneur dans ses ex-entreprises ! Maurice Gouézigoux est contraint de déposer le bilan des deux entreprises, 3 mois après les avoir achetées. L’une des deux sociétés est liquidée et l’autre placée en redressement judiciaire. N’étant plus patron et son comportement peu reluisant étant devenu public, Jean-Claude démissionne du Medef. Sic transit gloria mundi… Et tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse… Qui trop embrasse mal étreint… Etc. Comment la justice va-t-elle réagir à tout ça ? Va-t-elle l’interdire de gérer comme elle l’a fait pour moi ? Mais non ! Jean-Claude Brannelec, lui, est un copain des fonctionnaires ! Maurice Gouézigoux n’ose même pas le poursuivre !  Prudent, il espère officiellement que la situation va se régler à l’amiable. « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs » (La Fontaine, Les animaux malades de la peste). Moi, à Nantes, je fais partie des misérables…

Voilà l’itinéraire d’un homme un peu trop malléable, un peu trop manipulé, qui a causé beaucoup de dommages autour de lui sans même s’en rendre compte… Dissimulation de passif, fausses factures, comptes falsifiés en vue de tromper l’acheteur et d’obtenir une vente à un prix surévalué, refus de déposer le bilan à temps, tromperies envers les salariés, les fournisseurs, les clients, l’Urssaf, etc. Lui, il ne connaîtra jamais mes soucis… Mais ce sont des hommes comme lui, dépourvus de sens moral, qui sont à l’origine de mes soucis.

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