Je relate cette affaire car elle est symptomatique du manque de fiabilité de l’État qui nous dirige. Grâce à ma technologie basée sur l’Intelligence Artificielle, il devient possible de commercialiser des ordinateurs capables de répondre au téléphone, de dialoguer simultanément avec des centaines de correspondants et de résoudre leurs problèmes dans un domaine donné. Ce genre d’ordinateurs s’appelle des « serveurs vocaux conversationnels ». Les serveurs vocaux existent, ce sont pour le moment des serveurs vocaux interactifs (SVI), qui vous répondent au téléphone dans certaines entreprises ou pour obtenir certains services (réservations SNCF). Une voix enregistrée vous demande d’appuyer sur la touche un ou deux pour choisir l’interlocuteur ou le service que vous demandez. Des serveurs vocaux avec reconnaissance vocale commence à apparaître, dans lesquels on peut répondre « oui », « non » ou sélectionner quelque chose dans une base de données (par ex une ville pour réserver son billet de train), sans taper une touche. Mais personne au monde n’en a encore produit un seul capable de mener un diagnostic en dialoguant plusieurs minutes au téléphone s’il le faut, comme le font les experts quotidiennement dans les entreprises pour leurs collègues. A cause de tous mes ennuis, cela fait maintenant 7 ans que je n’ai pu en vendre un seul à un client. 

La démarche la plus aboutie pour arriver à vendre un serveur vocal conversationnel a été mené avec un de mes partenaires, Loïc Étienne, médecin urgentiste. C’est le genre de médecin qui traite les urgences au Samu par exemple. Sauf que, lui, c’est une grosse pointure : il est le seul médecin à avoir obtenu l’autorisation de l’Ordre des médecins, donc de l’État, de développer des logiciels d’aide au diagnostic médical et d’information sur les médicaments. Il a commencé avec le Minitel dans les années 1980 : des médecins-opérateurs fournissaient par messages texte les réponses aux questions posées par les correspondants. En 2001, j’ai développé avec sa connaissance médicale un serveur vocal conversationnel de diagnostic des douleurs à la poitrine pour les démonstrations à ses prospects. Lui, son associé et moi-même avons fait des centaines de démonstrations qui n’ont, hélas, n’a jamais permis d’aboutir à une commande : dans le cas d’une « innovation de rupture », il faut tout développer, non une partie… Sinon, il restera toujours une personne non convaincue dans le circuit de décision du client. Terminer cette application aurait demandé un mois de travail en continu et, sans argent, nous n’aurions pu vivre pendant ce temps-là. En 2005, Loïc est parvenu à monter une gigantesque base de données médicales accessible par Internet, qu’il loue depuis à des organismes d’assurances et d’assistance pour pouvoir répondre à leurs clients. 

Armé de son site, du serveur vocal conversationnel et de l’engagement de financement de plusieurs partenaires prestigieux, il rencontre en 2005 un haut fonctionnaire du Ministère de la Santé : Xavier Bertrand. En effet, un serveur vocal accessible de toute la population 24h/24, avec un n° facile à retenir : le « 33 33 », ça réclame l’accord de l’État. Celui-ci est enthousiasmé par l’innovation que Loïc lui propose ! Il s’engage à convaincre son ministre M. Philippe Douste-Blazy, c’est comme si c’était fait ! Nous nous réjouissons et attendons. Rien ne passant, il le recontacte : « le ministre est d’accord, il va vous le notifier dans une lettre »… On attend la lettre. Je fais intervenir un ami auprès de Philippe Douste-Blazy. Il le rencontre de temps en temps à la sortie de la messe dans sa campagne dans le Massif Central. Philippe Douste-Blazy lui répond qu’il est très loin de ces contingences, il a des choses plus importantes à faire. D’ailleurs, il va quitter son poste. Le reste il s’en fout… Encore un splendide exemple du sens des responsabilités chez nos ministres ! Nous apprenons, en effet, que Chirac a décidé de changer de ministre de la santé. Voilà qui ne va pas accélérer nos affaires. Puis, bonne nouvelle : c’est Xavier Bertrand qui le remplace ! Loïc et moi nous réjouissons. Bertrand tient tellement à ce que ce projet réussisse. Hélas, une fois devenu Ministre de la Santé, Bertrand devient injoignable et intouchable. Les mois et les années s’écoulent sans nouvelle de lui. Loïc continue à se démener et réussit à faire accepter le n° de téléphone 33 33 par les députés. Il continue à trouver des partenaires prêts à financer le projet mais il faut toujours l’accord de l’État ! Il présente le projet à différents concours de l’Innovation. Mais, bizarrement, jamais nous ne sommes retenus. Nous nous demandons quels projets plus innovants et utiles que le nôtre peuvent remporter ces concours… D’après Loïc, c’est le lobby des médecins du Samu et de SOS médecins qui fait obstruction. Ils veulent garder leur privilège d’avoir un numéro de téléphone spécial (le 15) et voient d’un mauvais œil ce 33 33 qui pourrait avoir plus de succès que leur 15 ! 

Finalement, aujourd’hui, toujours rien et l’affaire est probablement enterrée. Le n° 33 33 fut dans toutes les bouches mais pas dans les faits… Nous sommes vraiment dirigés par des incompétents. Grave et exaspérant.

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